Sous le pont de Mostar

Claudicante et replète, la lourde silhouette féminine s’avançait lentement vers nous.
A pas mesurés, prudents, elle semblait chercher son équilibre à chaque roulement de galets sous ses pieds.
Des éclats de rires.
Des éclats d’eau claire.
Lumière, cinq printemps, patauge, les pieds dans la Neretva.
Douceur, lui, s’est arrimé à un gros rocher et s’est lancé dans une grande épopée féerique.
Je reste debout près de lui, prête à le rattraper si ses petits pieds lui faisaient défaut.
Deux humains jouant un même jeu d’équilibriste, celui de quatre ans, et celui de…qui sait ?
Il me semble que la femme qui approche a plus de soixante ans.
Elle est d’abord un jean bleu ciel délavé, un peu trop large, mais probablement confortable.
Un tee-shirt d’où dépassent deux bras à la peau claire, épais.
Des cheveux coupés très court et blonds.
Des yeux rieurs.
« Une touriste » ai-je d’abord pensé.
Avant de me souvenir, qu’ici, en Bosnie, et sous ce pont de Mostar, on ne venait pas pour la carte postale.

Je la vois se diriger vers nous délibérément.
Une main posée sur Douceur, je ne la quitte plus du regard.
Lui ne se rend compte de rien.
Il vit, heureux de se sentir bien en ce lieu, en ce temps, sur ce rocher.
Accroupi, il offre à découvert ses bras, son dos, son petit corps qui rappelle encore celui du bébé qu’il a été.
Et c’est lui que la femme regarde tout en approchant.
En silence et en sourire, elle tend le bras et d’une main, pince délicatement la chair tendre de mon fils et fait mine de la porter à la bouche avec ravissement.
« On en mangerait ! » me signifie son visage radieux dans un langage universel.
Je lui souris chaleureusement et la salue.
De deux doigt sur sa gorge, elle me dit, sans un bruit, qu’elle ne pourra pas me répondre.
Je hoche la tête et Douceur, surpris, s’est posé sur son séant et la regarde.
Elle lui attrape alors les joues, la bouche, et réitère son geste de ravissement, au comble de la joie.
Lumière toujours avide d’explication, se poste devant elle pour la regarder tout en essayant de fuir ces mains douces et déterminées.
Il y a tant de bonté qui se dégage de cette femme que tout cela me parait naturel, et je ris de l’agacement et de l’ébahissement des deux petits garçons.
Mon âme de femme est rassurée par l’énergie maternelle qui se dégage de cet être.
Je vis cet instant, sans me poser plus de questions.

Elle finit par lâcher les deux enfants un peu exaspérés, et sur un autre sourire en guise d’adieu, s’en va, silencieuse et boitillant.
D’un geste, elle rend son salut à un homme qui s’enquiert d’elle et paisiblement, se hisse lentement sur un rocher et se perd dans la contemplation du fleuve.

«Salam Aleykum….
Elle, c’est Mama. »
L’homme, en anglais.
La quarantaine, les traits harmonieux, la voix et le visage rudes mais non menaçants.
« Oh…c’est votre mère ?
-C’est notre Mère à tous ici…
-(…)
– vous êtes jeunes…mais vous vous souvenez, c’est pour ça que vous êtes là…n’est-ce pas ?
-oui, entre autres choses, oui… »

Depuis le début de notre séjour ici, en Bosnie, l’Histoire se fait réalité et nous rattrape.
Partout la mort et la guerre ont tracés leurs sillons, et semé la désolation.

« Elle est votre mère à tous ? »
S’en suit le récit.
Un récit pudique, trop certainement, comme en font ceux qui ne veulent lever le voile sur ce qu’ils auraient aimé ne pas voir…
Lui est un vétéran de cette guerre.
Il a combattu, a vu mourir, et donné la mort aussi peut-être…
Il nous dit que la vie est grave, mais qu’elle est sacrée aussi.
Mama, commence-t ‘il, était une jeune femme bosniaque qui vivait en Autriche quand les atrocités et la guerre ont commencé.
Elle a décidé qu’elle devait rejoindre la résistance et se joindre à ses « frères d’armes », à Mostar.
Là, elle a assumé le rôle de meneur qui lui était assigné et s’est retrouvé à la tête d’un légion d’hommes.
Elle a mené de nombreux assauts.
Mama, dit-il, c’était un chef, et le meilleur des chefs.

Son regard se détourne et se perd dans son passé.

« Un jour, nous nous sommes retrouvés dans une embuscade. Nous étions une quarantaine d’hommes et étions encerclés par des centaines d’ennemis. Nous nous sommes vus morts et nous avons commencé à désespérer…
Alors Mama nous a tous relevés !
Elle nous a rappelé qui nous étions et que si nous devions mourir, nous mourrions debout, en combattant !
Nombre d’entre nous sont morts, mais elle nous a rendu le courage et la fierté.
Et elle, elle a été blessée. »

« Maman, qu’est-ce qu’il raconte le Monsieur… ? »
Lumière, qui, s’il ne comprend pas, perçoit l’intensité du moment.
« Patiente mon amour, je t‘expliquerai plus tard…. »

Depuis le début de notre séjour, Lumière et Douceur répandent l’essence de leurs êtres dans ce paysage désolé.
Au milieu des éclats de balles, des immeubles effondrés, des impacts d’obus, des centaines de tombes d’hommes pointant du doigt la même période de l’histoire, ils interrogent, avec candeur et simplicité.
Je réponds, toujours, à leurs questionnements, en tentant de rendre la chose la moins abrupte possible.
« Pourquoi ils sont morts ? Pourquoi tout est détruit ? c’étaient qui les méchants ? »
Faire entendre, doucement, à un enfant, que le monde n’est pas binaire, que le mal, comme le bien, se trouvent en chacun de nous, que nous avons des choix à faire…

« Mama adore les enfants, elle aurait fait n’importe quoi pour eux…
Nous avions terriblement faim…des petits mourraient…
Alors, avec une poignée d’hommes, armée autant qu’elle l’a pu, elle a tendu un piège à un convoi de casques bleus, et leur a volé leur nourriture…
C’était pour les enfants cette nourriture… »

Nous restons silencieux.

« Aujourd’hui les jeunes qui ont vingt ou moins n’ont pas connu la guerre et vivent en quête de plus, toujours plus, comme si rien ne s’était passé…et les autres font semblant d’oublier…je suis comme un étranger parmi eux…
Les gens ne se soucient plus de Mama et des autres…. »

Plus un mot. Nous nous entendons respirer.

« La guerre c’est beau ! »

Je le regarde, un peu surprise.

« Nous nous levions chaque jour en pensant que nous serions morts le soir, chaque seconde avait une saveur, chaque bouchée de pain, chaque regards…
Nous étions plus proche du vrai que nous ne l’avions jamais été… »

Il s’en va, et touchée, émerveillée, triste et heureuse à la fois, je regarde cet homme s’éloigner et cette femme sur son rocher au loin.

Nous devons partir aussi. Je choisi de retourner auprès de Mama.
J’ai envie de lui dire quelque chose, mais qu’est-ce qui pourrait n’être pas futile, condescendant, ridicule… ?
Elle a vécu, selon ses convictions, et s’il y a toujours un prix à payer pour cela, la sérénité de son sourire me prouve encore qu’elle le savait et qu’elle l’avait accepté dès le départ.
Je voudrais lui dire que je serai bien incapable de juger de ses choix et de sa vie, que je ne sais même pas si je crois encore aux héros, que si je suis impressionnée par ce qu’elle a accompli, je ne l’admire pas pour cela…je voudrais lui dire que son miracle c’est d’être l’Amour, que c’est cela en elle qui a sauvé ces enfants et ces hommes, et qui l’a sauvé elle, de la violence éternelle, de leur propre dégout et de la haine.
Je voudrais lui dire que je lui suis profondément reconnaissante de me permettre de voir et de ressentir le doux regard qu’elle porte sur le monde en dépit de tout.
Car ce regard, c’est l’espoir.

Je m’assois près d’elle sur son perchoir et lui dis juste merci en souriant.
Puis je lui tends les bras sans mots dire et m’offre à elle.
Alors de ses bras clairs, épais et puissants, elle m’étreint de toute son âme.
Et, les yeux fermés, je goute chaque seconde de cette éternité.

Sous le pont de Mostar, j’ai rencontré l’Humain.

Hafida Iskrane

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